Traduction
Les traducteurs de poésie et la voix vernaculaire régionale: Les sonnets romanesco de Belli en anglais et en écossais

Francis R. Jones
Université de Newcastle | Étudiante Université de Namur

Traduction par Charlotte Englebert
Université de Newcastle | Étudiante Université de Namur

Résumé

Cette étude examine la manière dont les traducteurs de poésie abordent la voix régionale source dans le cadre de leur approche générale au texte poétique. Elle analyse onze ‘productions’ de traductions écossaises et anglaises des sonnets de Giuseppe Belli en langue régionale du 19ème siècle, lesquels se situent dans la classe ouvrière romaine. Chaque production a été codée en fonction de la voix (indications de l’espace, de la communauté, du ton), de l’espace du monde textuel et de la forme poétique (rime, rythme), puis analysée quantitativement et qualitativement ; des entretiens avec les traducteurs et les commentaires écrits de ceux-ci ont fourni des données supplémentaires. Les traducteurs variaient sur une échelle (apparemment spécifique au genre) entre deux extrêmes : (1) ceux qui ‘relocalisent’ la voix dans une langue ou un dialecte régional cible avec des traits informels et prolétariens similaires aux originaux de Belli, tout en relocalisant les noms de lieux et de personnes à l’aide d’analogues du pays cible, et recréant la rime et le rythme ; (2) ceux qui traduisent vers l’anglais standard (suprarégional, littéraire/dénotant un certain niveau d’instruction, neutre à formel), tout en préservant le cadre romain de Belli, mais en remplaçant la rime et le rythme par du vers libre. Ceci fait ressortir une échelle entre deux priorités : (1) transmettre la texture poétique avec créativité ; (2) reproduire la sémantique superficielle.

Mots clés :
Table des matières

1.Introduction

1.1Traduire les voix régionales en poésie

Les poèmes sont des textes « symboliques, multiplex, polysémiques » qui exploitent le potentiel du langage à communiquer des messages riches ou subtiles (Jakobson [1960] 1988, 49Jakobson, Roman (1960) 1988 “Linguistics and Poetics.” In Modern Criticism and Theory, ed. by David Lodge, 32–61. Harlow: Longman.Google Scholar ; Matterson et Jones 2000, 13Matterson, Stephen, and Darryl Jones 2000 Studying Poetry . London: Arnold.Google Scholar). D’où la complexité de traduire des poèmes, d’autant plus que la plupart des traducteurs de poésie sont guidés par un double objectif : écrire un poème acceptable dans une langue cible qui, en outre, « corresponde à l’original » suffisamment pour qu’il « puisse être considéré comme une traduction » (Holmes 1988, 50Holmes, James S 1988 Translated! Papers on Literary Translation and Translation Studies . Amsterdam: Rodopi.Google Scholar ; Jones 2011, 100–101Jones, Francis R. 2011 Poetry Translating as Expert Action . Amsterdam: John Benjamins.Google Scholar). Les défis que cela implique pour traduire des poèmes avec des rimes et un mètre régulier ont souvent été discutés. Cependant, la manière dont les traducteurs de poésie abordent la voix, la « présence de l’auteur, du narrateur ou du traducteur » (Munday 2006, 21–22Munday, Jeremy 2006“Style in Audiovisual Translation.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 22–36. Rome: Aracne.Google Scholar) typiquement manifestée via le style ou les « choix » qu’un écrivain fait entre « les manières alternatives de rendre le même sujet » (Leech and Short 2007, 31Leech, Geoffrey, and Mick Short 2007 Style in Fiction . 2nd ed. Harlow: Pearson Education.Google Scholar) est moins souvent examinée. La manière dont les traducteurs de poésie abordent la voix régionale est encore moins explorée.

En littérature, la voix régionale associe ses intervenants, ‘l’auteur implicite’ (la persona de l’auteur dans le texte, cf. Stockwell 2002, 42–43Stockwell, Peter 2002 Cognitive Poetics: An Introduction . London: Routledge.Google Scholar), le narrateur ou les personnages, à un emplacement géographique au moyen d’un accent, vocabulaire et/ou grammaire spécifique à cet endroit. Quand Tony Harrison écrit « So right, yer buggers then! We’ll occupy / your lousy leasehold Poetry » [« Allez, vous bande de salauds ! Nous occuperons votre sale propriété Poésie »] ([1984] 1987, 123) par exemple, la phonologie (« yer » [‘vous’]) et le vocabulaire (« buggers » [‘salauds’] en tant qu’une expression de méfiance ironique plutôt qu’une insulte) indiquent que l’auteur implicite est de Yorkshire. Ces liens sont inhérents à la langue. Seul l’italien a une voix traditionnellement reliée à Rome par exemple. Alors comment devrait-on traduire cette voix en anglais ? L’anglais romain n’existe pas ; le Cockney relie conventionnellement ses locuteurs à Londres, pas à Rome ; et l’anglais standard ne les relie conventionnellement à aucun emplacement géographique. D’où la difficulté bien connue de traduire les voix littéraires régionales, comme le montrent des recherches basées sur la prose et le théâtre (telles que présentées ci-dessous). En outre, les traducteurs de poésie ne sont pas supposés suivre des orientations similaires envers des relations de source à cible comme les traducteurs de prose et de théâtre parce que des caractéristiques spécifiques au genre peuvent affecter des décisions en rapport avec la voix régionale.

Par conséquent, cet article analyse la manière dont les traducteurs de poésie abordent la voix régionale source et la raison pour laquelle ils le font. L’analyse implique l’étude de la manière dont la voix régionale peut indiquer non seulement l’appartenance géographique des locuteurs, mais aussi leur statut social et le registre de l’interaction (Määttä 2004, 320Määttä, Simo K 2004“Dialect and Point of View: The Ideology of Translation in The Sound and the Fury in French.” Target 16 (2): 319–339. CrossrefGoogle Scholar ; Ramos Pinto 2009, 290–291Ramos Pinto, Sara 2009“How Important Is the Way You Say It? A Discussion on the Translation of Linguistic Varieties.” Target 21 (2): 289–307. CrossrefGoogle Scholar). Il examine aussi la manière dont la voix régionale pourrait interagir avec deux caractéristiques communicatives de la poésie, qui ont été identifiées par des recherches préliminaires comme potentiellement pertinentes :

  1. la manière dont un poème crée, en relativement peu de mots, un ‘monde textuel’ interne, riche en détails avec des endroits, événements et personnages (Stockwell 2002, 137Stockwell, Peter 2002 Cognitive Poetics: An Introduction . London: Routledge.Google Scholarff) avec une vive force émotive et intellectuelle ;

  2. la forme poétique : ici, la rime et le rythme.

Plus globalement, cet article devrait rendre plus compréhensible la manière dont les traducteurs abordent les poèmes en tant qu’actes de communication multiplex et enrichir les modèles existants de traduction de la voix littéraire régionale.

1.2Les sonnets en romanesco de Belli

Afin de tirer des conclusions généralisables sur les approches des traducteurs, plusieurs sources de données sont nécessaires. L’idéal serait d’utiliser des études de cas (pour faire des recherches sur des cas complexes tirés de la vie réelle dans leur contexte ; cf. Yin 1993, 34Yin, Robert K 1993 Applications of Case Study Research . London: Sage.Google Scholar) de plusieurs écrivains sources (pour couvrir une gamme d’objectifs différents de textes sources ; cf. Susam-Sarajeva 2001Susam-Sarajeva, Sebnem 2001“Is One Case Always Enough?” Perspectives: Studies in Translatogy 9 (3): 167–176.Google Scholar), chacun d’entre eux ‘intégrant’ plusieurs productions de traducteurs (pour voir la manière dont les différentes traductions varient entre elles ; cf. Ellinger et al. 2009, 337, 339Ellinger, Andrea D., Karen E. Watkins, and Victoria J. Marsick 2009“Case Study Research Methods.” In Research in Organizations: Foundations and Methods of Inquiry, ed. by Richard A. Swanson, and Elwood F. Holton, 327–346. San Francisco: Berrett-Koehler.Google Scholar). Cet article fait le premier pas en présentant le cas imbriqué de plusieurs traducteurs qui ont travaillé sur un ensemble de poèmes contenant une voix régionale : les Sonetti romaneschi de Giuseppe Gioachino Belli.

Ces Sonetti (rassemblés dans Belli 2007b 2007b Tutti I Sonetti Romaneschi , ed. by Marcello Teodoni. http://​www​.intratext​.com​/IXT​/ITA1554/. Accessed December 15 2012.) regroupent 2279 sonnets, écrits entre 1828 et 1849. À présent considérés comme un « sommet » de la littérature romantique italienne (Gibellini 1978, IX, LXV-XCIVGibellini, Pietro 1978“Giuseppe Gioachino Belli, Romano [Giuseppe Gioachino Belli, Roman]; Cronologia [Chronology].” In Sonetti , ed. by Pietro Gibellini, vii–xciv. Milan: Monadori.Google Scholar), ils ne sont pas écrits dans le style italien habituel en poésie, mais en romanesco. ‘Romanesco’ désigne normalement la variante géographique de l’italien basée à Rome (Briguglia 2011, 111Briguglia, Caterina 2011“Comparing Two Polysystems: The Cases of Spanish and Catalan Versions of Andrea Camilleri’s Il Cane De Terracotta.” In Translating Dialects and Languages of Minorities, ed. by Federico M. Federici, 109–125. Berne: Peter Lang.Google Scholar) ; dans cet article, le terme renvoie à la voix littéraire que Belli a donnée aux pauvres du quartier Trastevere de Rome qui racontent et peuplent ses poèmes. La plupart des poèmes ont lieu dans et aux alentours de Rome, bien que certains reprennent des histoires bibliques. D’humeur satirique, grivoise ou sentimentale, beaucoup d’entre eux montrent de la compassion pour les pauvres et les plus démunis – comme le jeune narrateur de La Bbona Famijja (‘La Bonne Famille’ faisant allusion à ‘la Sainte Famille’ : Figure 1). Au niveau de la forme, ce sont des sonnets pétrarquistes : des poèmes de 14 vers au rythme complet écrits selon le mètre à onze syllabes endecasillabo.

Figure 1.

La bbona famijja (Belli 2007b, no. 288 2007b Tutti I Sonetti Romaneschi , ed. by Marcello Teodoni. http://​www​.intratext​.com​/IXT​/ITA1554/. Accessed December 15 2012.) et traduction littérale en français

Figure 1.

Des fouilles bibliographiques et sur internet ont identifié douze traducteurs qui ont publié des sonnets de Belli en anglais ou en écossais, onze d’entre eux depuis 1960, fournissant une riche documentation pour la recherche de traductions de poésie avec une voix régionale. Avant de voir en détails le recueillement des données et les méthodes d’analyse (Section 2), je présente les concepts clés et les résultats des recherches dans trois domaines : la traduction de poésie en tant que communication, les variétés de langue et la traduction de voix spécifique à une région.

1.3Lire et traduire de la poésie

Le modèle ‘cognitif-pragmatique’ qui guide cette étude (après Hickey 1998Hickey, Leo 1998 The Pragmatics of Translation . Clevedon: Multilingual Matters.Google Scholar ; Gutt 2000Gutt, Ernst-August 2000 Translation and Relevance . 2nd ed. Manchester: St. Jerome.Google Scholar ; Stockwell 2002Stockwell, Peter 2002 Cognitive Poetics: An Introduction . London: Routledge.Google Scholar) perçoit les poètes comme ‘indiquant’ des significations complexes et souvent indéterminées – explicitement via le lexique ou la grammaire, et implicitement via la sonorité, une voix non standard, des allusions au monde extérieur au texte, etc. Les indications peuvent être référentielles, émotionnelles ou métalinguistiques, ou tout à la fois. Ainsi ppovera vecchia (Figure 1, ligne 2) fait référence à une grand-mère pauvre et vieille ; émotionnellement, étant un terme d’affection, cela indique la compassion du narrateur pour la pauvre romaine ; et de manière métalinguistique, le ppovera romanesco, avec son accent tonique • · ·, auquel vecchia fait écho, révèle que le texte est un poème avec un narrateur romain.

Les lecteurs interprètent ces indications et construisent des schémas (cartes mentales ; cf. Stockwell 2002, 75ff.Stockwell, Peter 2002 Cognitive Poetics: An Introduction . London: Routledge.Google Scholar) de la signification du monde du texte. Ceux-ci sont souvent spécifiques au lecteur, aussi bien à cause de l’ « ouverture [de la poésie] aux interprétations » (Furniss et Bath, cités dans Boase-Beier 2009, 195 2009“Poetry.” In Routledge Encyclopaedia of Translation Studies, ed. by Mona Baker, and Gabriela Saldanha, 194–196. 2nd ed. London: Routledge.Google Scholar), qu’à cause de la participation des lecteurs à au moins deux autres ‘mondes’ (interactions du texte et du contenu ; cf. Stockwell, 136) :

  1. ‘monde de l’auteur’ : ici, les connaissances de chaque lecteur sur Belli et sa perception de sa présence dans le poème ;

  2. ‘monde du lecteur’ : la connaissance de chaque lecteur sur Rome et l’Italie, ainsi que son vécu, ses attitudes, ses idéologies (systèmes de croyances normatives sur la réalité sociale qu’une communauté ressent comme relevant du « sens commun » [Verschueren 2012, 10Verschueren, Jef 2012 Ideology in Language Use . Cambridge: Cambridge University Press.Google Scholar]), etc.

Les lecteurs de poèmes traduits ressentent une interaction entre les indications du poète source et ceux du traducteur. La plupart des traducteurs de poésie récents ont pour but de transmettre une interprétation justifiable de la source en utilisant des signaux similaires ou analogues (Boase-Beier 2009, 195 2009“Poetry.” In Routledge Encyclopaedia of Translation Studies, ed. by Mona Baker, and Gabriela Saldanha, 194–196. 2nd ed. London: Routledge.Google Scholar; Jones 2011, 140–141Jones, Francis R. 2011 Poetry Translating as Expert Action . Amsterdam: John Benjamins.Google Scholar; Holmes 1988, 54Holmes, James S 1988 Translated! Papers on Literary Translation and Translation Studies . Amsterdam: Rodopi.Google Scholar). En pratique, la nature « multiplex et polysémantique » de la poésie (comme avec ppovera vecchia ci-dessus) rend ceci souvent difficile et force les traducteurs à choisir entre deux alternatives (Jones 2011, 140–141Jones, Francis R. 2011 Poetry Translating as Expert Action . Amsterdam: John Benjamins.Google Scholar) :

  1. réduire les indications multiples en signaux simples : reproduire le sens mais, par exemple, abandonner la rime ;

  2. réorienter les indications avec créativité : inventer des indications « nouvelles » mais « appropriées » (Sternberg and Lubart 1999Sternberg, Robert J., and Todd I. Lubart 1999“The Concept of Creativity: Prospects and Paradigms.” In Handbook of Creativity, ed. by Robert J. Sternberg, 3–15. Cambridge: Cambridge University Press.Google Scholar), qui changent le sens du poème source tout en faisant ressortir son monde textuel ou son intention perçue. Stocks, par exemple, garde l’interaction de Belli du monde textuel et de la rime en changeant deux feuilles de salade (La bbona famijja, ligne 4) par not much on the plate [« pas beaucoup dans l’assiette »], ce qui rime avec le vers 2 : daddy gets back late [« papa rentre tard »] (Belli 2007a, 13 2007a Sonnets . Translated by Mike Stocks. Richmond: Oneworld Classics.Google Scholar).

Ici, les traducteurs ont des ‘hiérarchies de correspondance’ personnelles – qu’ils considèrent comme prioritaire de soit transmettre les détails sémantiques, ou la rime, par exemple (Holmes 1998, 86). En outre, si les indications sources ne peuvent pas être reproduites, les facteurs du ‘monde du traducteur’ (les connaissances du traducteur, son vécu, ses attitudes, idéologies, etc.) influencent aussi les nouveaux signaux que les traducteurs choisissent (Tymoczko 2000, 24Tymoczko, Maria 2000“Translation and Political Engagement: Activism, Social Change and the Role of Translation in Geopolitical Shifts.” The Translator 6 (1): 23–47.Google Scholar).

Lors de la traduction de poésie, le double objectif de Holmes (1988, 50)Holmes, James S 1988 Translated! Papers on Literary Translation and Translation Studies . Amsterdam: Rodopi.Google Scholar (écrire un poème dans une langue cible qui « corresponde » adéquatement à un poème d’une langue source) est évidemment difficile à atteindre, ainsi les lecteurs savent d’habitude qu’ils lisent des traductions (Boase-Beier 2004, 25Boase-Beier, Jean 2004“Knowing and Not Knowing: Style, Intention and the Translation of a Holocaust Poem.” Language and Literature 13 (1): 25–35. CrossrefGoogle Scholar). Donc, bien que les lecteurs peuvent accepter de lire « comme si c’était [la traduction] l’original » (commentaire d’un critique anonyme), ils peuvent être conscients de l’interaction entre les indications du poète source et celles du traducteur. De plus, certains « jeu[x] de signifiants » – par exemple, un personnage d’un pays source avec un nom dans une langue cible – peuvent souligner l’intervention du traducteur pour les lecteurs (Venuti 1995, 24Venuti, Lawrence 1995 The Translator’s Invisibility . London: Routledge. CrossrefGoogle Scholar).

1.4Les variétés de langue

Une langue est considérée ici comme un ensemble de « variétés » ou de systèmes communicatifs reliés entre eux, qui varient selon des « facteurs externes » comme l’emplacement géographique, la formalité, etc., mais aussi en termes de prestige social (Wardhaugh 2006, 27–33Wardhaugh, Ronald 2006 An Introduction to Sociolinguistics . 5th ed. Oxford: Blackwell.Google Scholar). La variété de langue en question peut être issue d’un canon « standard » (en grande partie uniforme à travers le territoire d’une nation), mais qui est aussi utilisée par les gens instruits et de pouvoir, et/ou lors d’événements communicatifs de haut statut (33–35). Un dialecte, par contre, est défini ici comme une variété régionale avec un prestige plus bas que les variétés standards (Armstrong and Federici 2006, 11–12Armstrong, Nigel, and Federico M. Federici 2006“Introduction.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 11–15. Rome: Aracne.Google Scholar ; Wardhaugh 2006, 30Wardhaugh, Ronald 2006 An Introduction to Sociolinguistics . 5th ed. Oxford: Blackwell.Google Scholar). Les utilisateurs, cependant, peuvent secrètement apprécier leur dialecte (pour indiquer l’appartenance à un groupe par exemple) et même l’utiliser pour ébranler la domination de la variété standard, comme c’est sans doute le cas avec le romanesco de Belli (DuVal 1990, 28DuVal, John 1990“Translating the Dialect: Miller Williams’ Romanesco.” Translation Review 32–33: 27–31. Crossref). La manière dont les lecteurs interprètent les voix dialectales littéraires dépend donc du monde des lecteurs et plus spécifiquement de ce qu’ils associent personnellement à ces voix.

La « langue régionale » est un concept étroitement lié à ceci : une langue seulement utilisée dans une partie d’une nation, sans nécessairement être soumise à une langue standard « suprarégionale » (Tabouret-Keller 1999, 337Tabouret-Keller, Andrée 1999“Western Europe.” In Handbook of Language and Ethnic Identity, ed. by Joshua A. Fishman, 334–352. Oxford: Oxford University Press.Google Scholar). L’écossais, par exemple, est une langue régionale du Royaume-Uni apparentée à l’anglais, ayant une longue tradition écrite (Scottish Executive Education Department 2007, 17). En pratique, les langues régionales et les langues standards peuvent avoir des statuts différents. L’anglais reste ainsi la seule langue officielle d’Écosse. Inversement, les écrits écossais peuvent transmettre des « connotations culturelles et politiques dont la langue officielle nationale est démunie » comme une dimension subversive (McClure 2006, 310McClure, J. Derrick 2006“Scots and Italian: A Tradition of Mutual Poetic Translation.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 308–322. Rome: Aracne.Google Scholar) ou la « hameliness » [« le caractère accueillant du foyer »] (‘intimité’ ; cf. Holton 2004, 15Holton, Brian 2004“Wale a Leid an Wale a Warld: Shuihu Zhuan into Scots.” In Frae Ither Tongues: Essays on Modern Translation into Scots, ed. by Bill Findlay, 15–37. Clevedon: Multilingual Matters.Google Scholar).

Des dialectes anglais, comme l’anglais de Yorkshire ou l’anglais appelé le « Strine » (un dialecte australien) et l’écossais surviennent dans les traductions de Belli mentionnées ici. Vu que les dialectes et la langue régionale ont beaucoup de caractéristiques communes, j’utilise dès lors les termes « voix/variété/langue régionale » pour désigner les deux, sauf quand je mets en évidence les différences entre les deux.

La maîtrise relative des personnes des variétés standards ou régionales peuvent varier. Dans le Royaume-Uni actuel, par exemple, tout le monde comprend l’anglais standard et beaucoup de personnes parlent rarement voire jamais de variété régionale, même si les variations régionales d’accents sont communes. Au début du 19ème siècle, en Italie, cependant, l’italien standard était en grande partie limité à certains domaines écrits, comme la littérature, alors qu’environ 90% de la population parlait uniquement une variété régionale (De Mauro, Castellani, Bruni, cité dans Trifone 2011Trifone, Pietro 2011“Italiano E Dialetto Dal 1861 a Oggi [Italian and Dialect from 1861 to Today].” Treccani – l’Enciclopedia Italiana . http://​‌www​.treccani​.it​/‌magazine​/‌lingua​_italiana​/‌speciali​/‌italiano​_dialetti​/‌Trifone​.html. Accessed December 15 2012. ; Federico Federici, communication personnelle).

La langue régionale peut non seulement indiquer l’espace, mais aussi la communauté, et/ou le ton (relation entre les interlocuteurs ; cf. Halliday 1978, 110Halliday, Michael 1978 Language as Social Semiotic .Baltimore, OH: University Park Press.Google Scholar). Dans le cas du romanesco de Belli, la communauté est la population pauvre urbaine et le ton est informel ; donc, pour Berman ([1985] 2000, 294)Berman, Antoine (1985) 2000 “Translation and Trials of the Foreign.” Translated by Lawrence Venuti. In The Translation Studies Reader, ed. by Lawrence Venuti, 284–297. London: Routledge.Google Scholar, il s’agit d’une langue « vernaculaire » (une variété de langue populaire localisée). Bien sÛr, le romanesco de Belli est une langue vernaculaire littéraire, une sorte de « sociolecte littéraire » (Lane-Mercier 1997, 45Lane-Mercier, Gillian 1997“Translating the Untranslatable: The Translator’s Aesthetic, Ideological and Political Responsibility.” Target 9 (1): 43–68. CrossrefGoogle Scholar). Les sociolectes littéraires donnent un « point de vue narratif » qui met en évidence le statut social du locuteur (Määttä 2004, 319Määttä, Simo K 2004“Dialect and Point of View: The Ideology of Translation in The Sound and the Fury in French.” Target 16 (2): 319–339. CrossrefGoogle Scholar) – un pauvre enfant romain dans La bbona famijja, par exemple. Au lieu de recréer l’emploi authentique de la langue, les sociolectes suivent des règles typiquement conventionnelles, souvent pour souligner des traits qui sont habituellement associés à leurs locuteurs. Ils peuvent donc contribuer à la représentation des personnages et à l’intrigue, mais aussi générer des structures de « signification esthétique, idéologique et politique » (Lane-Mercier 1997, 46Lane-Mercier, Gillian 1997“Translating the Untranslatable: The Translator’s Aesthetic, Ideological and Political Responsibility.” Target 9 (1): 43–68. CrossrefGoogle Scholar), insistant sur les relations chaleureuses entre les membres des familles pauvres, par exemple.

1.5Traduire les voix régionales et les mondes textuels

Des recherches récentes ont mis en évidence la manière dont les traducteurs de prose littéraire et de théâtre abordent les voix régionales. Le plus souvent, les traducteurs « délocalisent » de telles voix dans une variété suprarégionale (Leppihalme 2000Leppihalme, Ritva 2000“The Two Faces of Standardization: On the Translation of Regionalisms in Literary Dialogue.” The Translator 6 (2): 247–269.Google Scholar ; Ramos Pinto 2009Ramos Pinto, Sara 2009“How Important Is the Way You Say It? A Discussion on the Translation of Linguistic Varieties.” Target 21 (2): 289–307. CrossrefGoogle Scholar ; Ghassempur 2011Ghassempur, Susanne 2011“Fuckin’ Hell! Dublin Soul Goes German: A Functional Approach to the Translation of ‘Fuck’ in Roddy Doyle’s the Commitments.” In Translating Dialects and Languages of Minorities, ed. by Federico M. Federici, 49–64. Berne: Peter Lang.Google Scholar ; Briguglia 2011Briguglia, Caterina 2011“Comparing Two Polysystems: The Cases of Spanish and Catalan Versions of Andrea Camilleri’s Il Cane De Terracotta.” In Translating Dialects and Languages of Minorities, ed. by Federico M. Federici, 109–125. Berne: Peter Lang.Google Scholar). Cette variété suprarégionale peut comporter des indications concernant le ton (e.g. familier) de la source, bien qu’il s’agisse souvent d’une variété « normalisée » (Allén 1999, 31–79Allén, Sture ed.1999 Translation of Poetry and Poetic Prose . Singapore: World Scientific.Google Scholar ; Ramos Pinto 2009, 292Ramos Pinto, Sara 2009“How Important Is the Way You Say It? A Discussion on the Translation of Linguistic Varieties.” Target 21 (2): 289–307. CrossrefGoogle Scholar) dénuée de toute spécificité. Bien que les lecteurs cibles puissent être conscients des voix délocalisées, « plus une caractéristique [régionale] est importante, plus la perte est importante […] si le traducteur la minimise » (Leppihalme 2000, 250Leppihalme, Ritva 2000“The Two Faces of Standardization: On the Translation of Regionalisms in Literary Dialogue.” The Translator 6 (2): 247–269.Google Scholar, 264–267 ; cf. Torop, cité dans Fochi 2006, 74Fochi, Anna 2006“A Journey from the Margins: The Transformations of Neruda.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 72–89. Rome: Aracne.Google Scholar). Pour Määttä, la normalisation enlève le point de vue de l’Autre indiqué par le sociolecte source (2004, 319, 322Määttä, Simo K 2004“Dialect and Point of View: The Ideology of Translation in The Sound and the Fury in French.” Target 16 (2): 319–339. CrossrefGoogle Scholar).

De temps à autre, les traducteurs « relocalisent » (Armstrong and Federici 2006, 14Armstrong, Nigel, and Federico M. Federici 2006“Introduction.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 11–15. Rome: Aracne.Google Scholar) les voix régionales sources dans une variété régionale cible, pour ajouter de la couleur locale, ou pour souligner une solidarité avec le public régional cible (e.g. Bowman and Findlay 2004Findlay, Bill 2004“Editor’s Introduction.” In Frae Ither Tongues: Essays on Modern Translation into Scots, ed. by Bill Findlay, 1–12. Clevedon: Multilingual Matters.Google Scholar Bowman, Martin, and Bill Findlay 2004“Translating Register in Michel Tremblay’s Québécois Drama.” In Frae Ither Tongues: Essays on Modern Translation into Scots, ed. by Bill Findlay, 66–83. Clevedon: Multilingual Matters.Google Scholar). La relocalisation, cependant, survient de manière particulièrement rare en prose. Ceci reflète probablement la vision que la relocalisation est « vouée à l’échec » (Landers 2001, 117Landers, Clifford E 2001 Literary Translation: A Practical Guide . Clevedon: Multilingual Matters.Google Scholar), parce qu’on risque de changer la communauté de la variété source et les indications de ton, imposant une variété grossièrement stéréotypée, et/ou provoquant une résistance de la part du lecteur (ibid. ; Määttä 2004, 321, 331Määttä, Simo K 2004“Dialect and Point of View: The Ideology of Translation in The Sound and the Fury in French.” Target 16 (2): 319–339. CrossrefGoogle Scholar; Leppihalme 2000, 265–267Leppihalme, Ritva 2000“The Two Faces of Standardization: On the Translation of Regionalisms in Literary Dialogue.” The Translator 6 (2): 247–269.Google Scholar). La relocalisation est pourtant parfois recommandée si la variété cible comporte des indications conventionnelles similaires (e.g. pauvre, urbain, débrouillard) à la source, ou possède sa propre tradition littéraire, comme avec l’écossais (Määttä 2004, 321Määttä, Simo K 2004“Dialect and Point of View: The Ideology of Translation in The Sound and the Fury in French.” Target 16 (2): 319–339. CrossrefGoogle Scholar). Une alternative utilisée de temps à autre consiste à relocaliser dans un amalgame de variétés régionales cibles.

Peu importe l’approche, la « double violence » du traducteur dans la médiation du contenu, de l’idéologie, etc. du texte source via son monde de traducteur et les « positions des lecteurs » de la culture cible signifie que « les sociolectes littéraires sont saturés » visiblement de la « présence du sujet qui traduit » (Lane-Mercier 1997, 48Lane-Mercier, Gillian 1997“Translating the Untranslatable: The Translator’s Aesthetic, Ideological and Political Responsibility.” Target 9 (1): 43–68. CrossrefGoogle Scholar). Par conséquent, Woodham (2006, 406)Woodham, Kathryn 2006“From Congolese Fisherman to British Butler: Francophone African Voices in English Translation.” In Translating Voices, Translating Regions, ed. by Nigel Armstrong, and Federico M. Federici, 392–408. Rome: Aracne.Google Scholar propose « une approche disjonctive » selon laquelle le public cible « joue le jeu » en laissant la traduction exister aussi bien dans l’emplacement cible (indiqué par les voix régionales cibles) que dans l’emplacement source (indiqué par la connaissance du monde de l’auteur, les noms de lieux, etc.) ; cela est possible via la plus large « interruption des croyances » [« suspension of belief »] qui leur permet de connaître n’importe quel apport dans une langue cible comme si c’était un apport dans une langue source. Elle recommande sinon une approche « atténuée » qui conserve seulement les indications pertinentes au niveau textuel du sociolecte (402–403), comme le caractère informel.

La sémantique du monde textuel, comme le nom féminin romain Ccrementina (‘Clementina’ en italien standard) de La bbona famijja ou la salade comme de la nourriture italienne bon marché, peut aussi donner des indications spatiales. ‘Normaliser’ une traduction supprimerait de tels éléments, et la ‘relocaliser’ les remplacerait par des éléments de la région cible. Une autre option est de ‘préserver’ leur référence à l’espace source en les transcrivant ou en les traduisant littéralement (e.g. Ccrementina→Ccrementina ou inzalata→salade).

2Méthodes

2.1Les sources de données

Pour explorer la manière et la raison pour laquelle les traducteurs abordent la voix régionale du poème source, l’unité d’analyse est la ‘production’ de chaque traducteur ou le corps des traductions de Belli, confirmée par les ‘commentaires’ du traducteur (quand ils sont disponibles) à propos de cette production. La Figure 2 liste les traducteurs de Belli trouvés via des recherches bibliographiques et sur internet par première année de publication,11Après avoir fait l’analyse, j’ai trouvé un autre traducteur, dont la production correspond à un profil identifié dans cette étude. ainsi que des détails des productions et des commentaires.

Figure 2.

Traducteurs, productions et commentaires

Figure 2.

Frances Trollope a été exclue de l’étude pour deux raisons. Premièrement, elle a publié beaucoup plus tôt (1881) que les autres (1960–2007), bien avant la révolution moderniste des normes poétiques du début du 20ème siècle. Concernant les onze traducteurs restants, aucune des variables listées ci-dessous (Figure 3) n’était liée de manière significative à l’année de publication ; les effets liés à la période de publication peuvent donc ne pas être pris en considération. Deuxièmement, elle était la seule femme, ce qui aurait pu risquer d’introduire une variable de genre dont l’effet ne pouvait être évalué sans plus de sujets féminins.

Aucun des onze traducteurs restants n’est, à ma connaissance, traducteur professionnel. Burgess, Garioch, Neill, Norse, O’Grady, Stocks et Williams sont des poètes publiés, Howard et Sullivan ne le sont pas (le statut d’Andrews et de Dale est inconnu) ; étant donné que cette distinction n’était liée de manière significative avec aucune des variables, elle n’est pas non plus prise en considération dans les analyses.

Chaque production comprend toutes les traductions de Belli publiées sur internet et sur papier du traducteur concerné. Toutes les productions sont des sélections des 2279 sonnets de Belli, allant des sonnets 120 de Garioch aux quatre poèmes de Howard. Les différences en termes de la taille des productions n’ont cependant pas eu d’incidence matérielle sur les résultats, parce que l’approche de chaque traducteur est hautement systématique : des tendances ressortent après l’analyse de 4 ou 5 poèmes, que des analyses supplémentaires ne font que confirmer dans la plupart des cas.

Les commentaires des traducteurs proviennent d’abord des préfaces disponibles du traducteur (référencées dans la Figure 2). J’ai ensuite essayé de contacter tous les traducteurs vivants pour organiser des interviews. Cela a seulement fonctionné pour Howard et Stocks. Les interviews ont duré environ 1 heure et demie et ont été enregistrées. Les questions suivantes ont fourni des données pour cette étude :

Avez-vous des principes/croyances qui guident vos stratégies de traduction ? Quel(le)s sont-ils/elles ?

Comment décririez-vous le style de langue cible que vous avez choisi pour Belli ? Pourquoi et comment l’avez-vous choisi / vous a-t-il choisi ? Quelle était la relation entre le style que vous avez choisi et :

  • le fait que Belli écrivait en dialecte plutôt qu’en italien littéraire ‘standard’ ?

  • n’importe quel autre aspect du style de Belli ?

  • n’importe quel autre aspect du contenu de Belli ?

2.2Analyse

L’analyse implique l’étayage des résultats initiaux quantitatifs avec des explorations qualitatives. Quantitativement, les productions sont analysées à l’aide de trois ‘dimensions’, chacune avec un ou trois ‘élément(s)’. La dimension de la Voix (trois éléments : Espace, Communauté, Ton) relie les réponses des traducteurs aux indications données par le romanesco de Belli ; Monde textuel (un élément : Espace) relie leurs réponses aux indications spatiales de son monde textuel romain ; Forme (deux éléments : Rime, Rythme) relie leurs réponses à ses endécasyllabes rimés. Chaque production a été codée (1), (2) ou (3) pour chacun des éléments afin de montrer la relation d’ensemble entre les indications de l’original de Belli et ceux transmis par le traducteur (cf. le modèle cognitif-pragmatique de poésie présenté dans la Section 1.3 ci-dessus). Ces codes constituent chaque élément sur une échelle (ordinale) en trois points, sur laquelle les indications du poème cible divergent en trois niveaux par rapport aux indications du poème source :

  1. ‘la mise en parallèle’ : la reconstitution maximale des indications du poème source ;

  2. une approche ‘mixte’ ;

  3. des indications cibles qui ‘divergent’ fortement des indications du poème source (que ce soit par suppression ou changement créatif).

Ceci permet deux types d’analyses quantitatives : la comparaison des comptes de productions à travers trois codes d’un élément montre les préférences des traducteurs, et les tests de corrélation de rang entre les éléments révèlent des liens entre les éléments. La Figure 3 montre les critères et des exemples d’indicateurs linguistiques pour la Mise en Parallèle et pour la Divergence, les deux extrêmes de chaque élément.

Figure 3.

Eléments, définitions des codes and exemples de productions (mises en évidence ajoutées)

Figure 3.

Deux éléments de plus – Voix/Temps et Monde textuel/Temps, codés comme ‘archaïsation’ vs. ‘modernisation’ (conserver l’ancien vs. mettre à jour ; cf. Jones et Turner 2004Jones, Francis R., and Allan Turner 2004“Archaisation, Modernisation and Reference in the Translation of Older Texts.” Across Languages and Cultures 5 (2): 159–184. CrossrefGoogle Scholar) – ont été utilisés pour vérifier si les approches des traducteurs par rapport au type non moderne de voix et de monde textuel de Belli sont en rapport avec leurs approches de la voix régionale. Ceux-ci n’étaient cependant liés de manière significative avec aucun des éléments de la Figure 3 et ne sont par conséquent pas non plus pris en considération.

La Figure 4 liste les codes de chaque production et des notes explicatives. Ceci montre, par exemple, que les trois éléments de la Voix et la Forme/Rythme d’Andrew, codés comme (3), divergent de la langue vernaculaire locale rimée de Belli en anglais standard non rimé ; alors que son Monde textuel/Espace et sa Forme/Rythme, codés comme (1), sont équivalents au texte romain de Belli et à son rythme régulier.

Figure 4.

Productions et codes attribués

Figure 4.